Musique et musiciens autour des
Ducs de Savoie:
polyphonies du Moyen-Age tardif et de la Renaissance
The Savoy Project
La cappella musicale dei duchi di Savoia: musiche rinascimentali
del Quattrocento e del primo Cinquecento
Musik und Zeremonie in der frühen Renaissance: Sänger und Komponisten im Dienst der Herzöge von Savoyen
im 15. und frühen 16. Jahrhundert
Le Duché de Savoie
À son apogée, tout au long des 15e et 16e siècles, l’état des Ducs de Savoie jouait un rôle distinctif et extrëment influant dans la région Rhône-Alpes-Suisse-Italie, autant dire à l’échelle européenne. Ce territoire chevauchant les Alpes avait une position très caractéristique, au niveau géographique et culturel. Touchant presque au ciel (dans sa partie centrale) et descendant jusqu’aux grands fleuves (des deux côtés), il se situait bien entre deux grandes cultures nationales, pouvant ainsi participer en quelque sorte à toutes les deux – celle de la France, et celle d’Italie. C’était un vaste territoire de passage et de commerce, un pays de transitions et d’échanges qui regroupait des tendances et des influences très variées. La cour et la culture savoyardes étaient surtout françaises et francophones, quoiqu’avec de fortes influences italiennes dans les aspects les plus divers de la vie quotidienne et artistique.

Dès le début de son règne, au cours des premières décennies du 15e siècle, le duc Amédée VIII cherchait à établir et à aggrandir son état de façon voulue et convaincante. En ceci il tenait toujours en vue, comme modèle, le « grand duché » de Bourgogne, état voisin situé vers le nord-ouest. Car ces deux grands états se trouvaient être, en effet, non seulement voisins, mais aussi dans une relation qu’on pourrait dire de « rivalité amicale ». La politique culturelle d’Amédée, comme celle de Philippe le Bon, visait non seulement les arts de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, pour ne pas parler de l’enluminure ou des arts décoratifs, mais aussi la vie musicale dans tous ses aspects. Le développement de sa chapelle musicale, et le recrutement de chanteurs, faisait donc partie intégrante de cette politique. La haute qualité de toutes les manifestations artistiques de l’état exprimait directement la magnificence princière: la grandeur de son patronage artistique fonctionnait ainsi comme une sorte d’instrumentum regni dans tous les sens du terme. La musique avait un rôle absolument nécessaire dans ce contexte, au niveau cérémoniel aussi bien que sonore. Notre présentation des répertoires qu’on peut associer avec les musiciens de la Maison de Savoie, à l’aube même de la Renaissance, va donner une vue saisissante d’ensemble, en parallèle avec la grande exposition de Turin d’il y a trois ans (Corti e Città, février-mai 2006), sur la culture de toute une époque. Avec des espaces et des programmations appropriés, nous comptons pouvoir évoquer – et en quelque sorte recréer – ce monde sonore, dans toute sa splendeur et toute sa finesse.
Une messe célebrée à la chapelle ducale, Chambery
Notre projet s’est développé à partir d’une série de concerts et d’enregistrements faits par le « Binchois Consort » – grands spécialistes dans le genre, et reconnus comme tels dans le monde entier – au cours desquels l’idée s’est dégagée d’en faire une série de programmes plus développés, aptes à mettre en valeur le riche patrimoine musical qui nous est resté des musiciens autour des Ducs de Savoie. Ces répertoires sont ceux, essentiellement, du 15e et du 16e siècle, dans la musique sacrée et profane. Notre intention est d’associer étroitement la philologie et l’histoire musicales à la pratique du chant polyphonique tel qu’on le connaît aujourd’hui au plus haut niveau professionnel et international – surtout, aussi, de créer pour l’auditeur de grands effets musicaux et des montages sonores inoubliables. Nous avons déjà pu réaliser nos intentions à deux reprises lors de concerts donnés tout récemment à Trente (Italie) et à Oxford (All Souls College). De plus, notre enregistrement sur compact disc « Du Fay and the Court of Savoy » (Hyperion Records) vien de paraître. Les programmes décrits ci-dessous ont été soigneusement conçus et établis, à base de connaissances et d’une recherche philologique approfondies, sur l’ensemble du répertoire. Ces programmes donneront tous des effets musicaux uniques, voire (on ose le dire) surprenants. Chacun d’eux est parfaitement intégré, de façon à fournir matière pour un concert isolé de tout premier niveau. Mais ils peuvent aussi, bien entendu, faire une impression encore plus saisissante regroupés par deux ou par trois. La série en tout va consister en cinq programmes suivi d’un Epilogue (ce dernier consacré au fameux manuscrit de Turin).
1. Guillaume Du Fay et la Savoie
Le but de ce programme est de donner une impression musicale aussi vive que possible de la grande richesse culturelle qui venait du rapport unique qui existait entre le grand Du Fay et ses maîtres, les Ducs de Savoie (Amédée VIII, puis Louis 1er), au milieu du 15e siècle. La maîtrise de la polyphonie et le
sens de la rhétorique se réunissaient chez Du Fay d’une manière subtile mais toujours frappante; et il était reconnu partout dans l’Occident comme lemusicien – et a fortiori le compositeur – le plus réputé de son époque. Ainsi, nous pouvons voir clairement comment son art était extrêmement bien conçu etbien placé pour que la Cour de Savoie puisse ainsi concurrencer avec la Cour de Bourgogne, état qu’on pourrait dire « rival mais amical » situé vers le nord-ouest. Ce programme va présenter la grande Messe « Se la face ay pale », oeuvre en même temps classique et révolutionnaire (ou peu s’en faut) des années1450. Voici un extrait de la
Gloria de cette messe, enregistrée pour notre CD qui vien de sortir, « Du Fay and the Court of Savoy » (Hyperion Records, Grande Bretagne). Cette fameuse composition sera complémentée, pour le programme du concert comme aussi sur le CD, par le Proprium Missae, interprété pour peut-être lapremière fois depuis le quinzième siècle, pour Saint Maurice. En voici des extraits, de L'Introitus, et de laCommunion, choisis parmi les polyphonies élégantes qui constituent cette admirable collection de morceaux.
Château de Ripaille
Saint Maurice était un personnage sacré de grand prestige en Savoie. Sa renommée lui a valu d’avoir été choisi comme patron de l’ordre de chevalerie de Saint Maurice fondé par Amédée VIII en 1434, lors de sa « retraite » en faveur de son fils Louis, suite au mariage de celui-ci avec Anne de Lusignan, princesse de Chypre. Le siège de l’Ordre était au Château de Ripaille, une belle résidence située tout près de Thonon sur la rive sud du Lac Léman, plus ou moins en face de Lausanne. Le grand monastère de Saint-Maurice se situait – et se situe toujours – dans la vallée du Rhône, au sud-est du Lac; et une grande église dédiée àSaint Maurice se trouvait aussi à Pinerolo en Piémont, tout près du château des Ducs de Savoie du même nom, au sud-ouest de Turin. Ce programme consacréà la musique du grand Du Fay, avec l’Ordinarium et aussi le Proprium Missae à l’intention de Saint-Maurice, va suivre musicalement le cours
d’unemesseprincière, telle qu’elle aurait pu se dérouler en Savoie pendant lesannées 1450 (sans avoir l’intention de recréer ou dereconstruire uneoccasionspécifique). L’on va entendre aussi un choix de chansons et de motets qui sont étroitement lies,d’une manière oud’une autre, aucontexte Savoyard. Une lettrede Du Fayaux Médicis à Florence, écritevraisemblablement en 1455 ou en 1456, nous enseigne que le compositeur avait écrit quatre « complaintes » ou déplorations sur la chute de Constantinople, survenue en 1453. Nousavons la grandefortune de pouvoir constater qu’une seule de ces chansons nous est parvenue, dont vous pouvez entendre iciun court extrait, d’une beauté frappante et particulière: O tres piteulx, de tout espoir fontaine. Nous
voudrions aussi présenter la chanson originale, elle aussi de Du Fay, et elle aussi écrite pour la Cour, qui a servi de base à la messe (« Se la face ay pale»), et un motet éblouissant de virtuosité, dans le meilleur style isorythmique de l’époque, Magnanime gentis. Cette dernière composition a été écrite lors d’une paix rétablie entre les deux fils d’Amédée VIII, signée et célébrée à Berne en1438. (Leur courroux l’un contre l’autre étaitde longue date,mais l’on espérait néanmoins quelque chose de bien du texte, chanté en Latin, du Ténor: « Ceci est la vraie fraternité » !
San Maurizio, Pinerolo
2. Princes, papauté, vie politique: La Musique et la puissance entre Moyen-Âge et Renaissance
Ce programme va présenter une sélection d’oeuvres majeures de Du Fay et d’autres compositeurs, principalement des années 1430 et 1440. L’écoute de ces oeuvres va donner une perspective exceptionnelle sur la riche tradition de la musique « officielle » et cérémonielle de
cette époque, située géographiquement entre Rome, Florence, Ferrare, Chambéry, Ripaille, Bâle, Genève, Lausanne et autres lieux de rencontre des grands princes séculiers et ecclésiastiques. A cette époque la musique et la politique (soit des princes, soit des évêques oudes conciles) étaient toujours étroitement liés. Et les rivalités, les concurrences ou les accords des hommes au pouvoir étaient souvent entourés de musique, comme un moyen artistique des plus efficaces pour démontrer la gloire du personnage qui l’avaient « commandé »ou qui avait les meilleurs musiciens à son service. Des oeuvres de Du Fay, de Nicolas Merques (au service d’Amédée VIII, ce dernier sous le nom de Félix V) et de Johannes Brassart seront présentés de manière à créer pour l’auditeur des fresques sonores d’une grande ampleur et d’une grande élégance.
Quelques-unes des villes déjà citées, et aussi le contexte important du Concile de Bâle, qui se déroulait à l’époque, et qui a mis Amédée VIII sur le trône pontifical, seront mis en evidence, comme manifestation artistique en parallèle avec les grand panneaux de la peinture de Conrad Witz, faite en 1444 pour le maître-autel de la cathédrale Saint-Pierre de Genève.
Conrad Witz: Adoration des rois mages

3. « Requiem aeternam dona ei » Monument funéraire en musique, pour Philibert le Beau: « Mise en espace » de musiques commémoratives, pour l’Eglise de Brou
L’Eglise de Brou – qui existe toujours dans toute la splendeur de son architecture de style flamboyant, de ses tombeaux sculptés, de ses vitraux – a été construite pour abriter le tombeau de Philibert II ‘le Beau’ sur les ordres de sa veuve, Marguerite d’Autriche. C’était une princesse non seulement « infortunée » (comme le déclarent publiquement les inscriptions des maçons de « son » église, aussi bien que les chansons fortement mélancoliques qu’elle a commandées à ses compositeurs), mais en plus extrêmement sensible à la puissance expressive de la musique. Ce programme va donc construire, autour du chef-d’oeuvre qu’est le « Requiem » d’Antoine Brumel (premier compositeur à avoir mis en musique le fameux « Dies irae ») un monument sonore évoquant le grand amour de ces époux aristocratiques pour la musique de leur temps. Des motets sombres mais somptueux (Brumel, Josquin et autres); du plain-chant austère mais en meme temps captivant, sur des textes de la Messe des Morts; et, enfin, une série de morceaux consacrée à la thématique des Sept Joies de la Vierge – thème spirituel choisi personellment par Marguerite comme emblème féminin, fournissant ainsi sa propre contribution à la décoration et à l’ambiance spirituelle de la chapelle.

Tombeau de Philibert II 'le Beau'
4. « Bergerette savoisienne »: Le pittoresque savoyard et la musique polyphonique autour de 1500
Ce programme va présenter une grande messe polyphonique, qui est sans aucun doute musicalement brillante, mais aujourd’hui méconnue et négligée,d’Antoine Brumel. Il s’agit de la Missa Berzerette savoisienne, basée sur la fameuse chanson du même nom par Josquin Desprez (elle-même basée, à son tour,sur une mélodie monophonique conservée dans un recueil manuscrit du Département de la Musique de la Bibliothèque Nationale). Il y a donc ici un thème « pastoral » – presque « rustique » – qui touche au caractère rural des paysages et des communautés de la Savoie du Moyen-Age. Ce jeu d’esprit littéraire – la Savoie comme pays de vastes alpages, de grands troupeaux, et de paysans « experts » dans leur métier, mais aussi un peu naïfs – s’incarne pour la poésie populaire du 15e siècle dans la petite « berzerette » de ce poème, mis en musique par plusieurs compositeurs du temps mais connu surtout dans la version du grand Josquin. Entre les mouvements de la messe de Brumel, lui aussi (bien sûr) chanteur attitré de la chapelle des Ducs de Savoie, vont s’intercaler des motets choisis entre les meilleurs exemples du répertoire, avec en complément du plainchant – une musique déjà plus sobre mais pleinement évocatrice des origines plus lointaines de cette grande polyphonie qui est celle de « notre » époque de la première Renaissance.
Les oeuvres qui vont servir de base à ce programme – chansons françaises et italiennes (notez bien), et motets latins – sont répertoriées dans des manuscrits de provenance ou d’ascendance savoyarde. Comme le premier concert du « Savoy Project », donné à Trente (Italie) en automne 2007, ce concert va présenter un mélange judicieux d’oeuvres connues et moins connues. Les morceaux seront choisis parmi le répertoire qui va de l’époque de Du Fay (années 1430/1450) à l’époque des successeurs de Brumel (premières décennies du 16e siècle). Comme un exemple virtuose des oeuvres du grand Du Fay, veuillez écouter ce rondeau à trois voix, d’une grande énergie et vivacité: Donnes l'assault a la fortresse, où la quête amoureuse est comparée à la poursuite guerrière: l’idée d’« assiéger » prend ainsi un caractère érotique, plus précisément dans le fait d’assiéger un château-fort qui résiste, et veut résister. Dans ce programme, texte et musique se suivent et s’illuminent pas à pas. La poésie française et la poésie italienne s’entrecroisent et se contrastent – et seront complémentées par les textes latins des motets. On voudrait aussi pouvoir donner, par le moyen de photos sur panneaux, et peut-être aussi de projections, une idée de l’aspect visuel de quelques-uns de ces manuscrits – le somptueux Chansonnier Cordiforme, le plus modeste chansonnier de Pavie, et les sources manuscrites ou imprimées des motets. En general, ce programme veut donner une représentation vive et fortement évocatrice de la culture musicale pendant toute cette période-clé de la Cour de la Maison de Savoie.
Epilogue
De Chypre à Chambéry: le manuscript de Turin et le répertoire franco-chypriote
Le fameux codex de Turin (Biblioteca Nazionale Universitaria J. II. 9) est un des joyaux incontestables parmi les – très rares – manuscrits survécus des années 1400, pouvant ainsi nous fournir une idée des répertoires et des traditions musicales du début du 15e siècle. Pourtant, s’il a fait l’objet d’études et de recherches philologiques menées par quelques spécialistes, les morceaux de ce manuscript n’ont été que rarement progammé jusqu’ici. Cet épilogue du « Savoy Project » va ainsi offrir une expérience unique, par laquelle on pourra redécouvrir le monde sonore de cette culture française et francophone d’outremer de la fin du Moyen-Age. Quelques-uns des grands trésors musicaux du manuscrit seront ainsi présentés dans un programme bien assorti, qui permettra non seulement d’entendre ce répertoire pour la première fois, peut-être, dans son intégralité representative, mais aussi de se rendre compte au concert de toute la brillance sonore qui le caractérise. Ce répertoire, donc, va être systématiquement exploré, par nos chanteurs hautement spécialisés, pour la première fois dans l’époque moderne. Et cette exploration va nous donner l’occasion en même temps de prendre une perspective plus élargie et plus complète sur la musique de la Cour de Savoie, justement au seuil de son époque culturelle la plus riche et la plus éclatante.
